L’IA au travail : et si tout dépendait du récit qu’on choisit ?

L’IA au travail : et si tout dépendait du récit qu’on choisit ?

Lors des 5èmes journées Vincent Merle, Yann FERGUSON, directeur scientifique du LaborIA à l’Inria, a proposé une grille de lecture particulièrement éclairante sur l’IA et le travail. Non pas une vérité unique, mais quatre narratifs, quatre façons radicalement différentes d’interpréter ce que l’IA fait, ou va faire, au monde du travail.

Et ce qui est frappant, c’est que ces quatre récits coexistent aujourd’hui. Dans les médias, dans les organisations, dans les salles de formation. Parfois dans la même réunion.


La grille de lecture de Ferguson

Avant de présenter les quatre narratifs, Ferguson pose un cadre en deux axes.

Le premier distingue les récits technocentrés : où l’IA nous arrive dessus et nous oblige à nous adapter, aux récits anthropocentrés : où ce sont les choix humains et sociaux qui déterminent ce que l’IA devient.

Le second oppose une orientation capital : l’IA comme levier d’optimisation et de valorisation économique, à une orientation travail : l’IA vue à travers le prisme des transformations qu’elle impose aux travailleurs.

Ces deux axes donnent quatre cadrans. Quatre narratifs. Quatre personnages conceptuels.

Contenu de l’article
Photo extraite du diaporama présenté par Yann Ferguson

1. Le narratif Darwinien : « S’adapter à l’IA ou mourir » Technocentré / Capital

Dans ce récit, l’IA transforme le milieu. Elle arrive, elle change les règles, et ceux qui ne s’adaptent pas seront éliminés professionnellement parlant. C’est la logique de la sélection naturelle appliquée au monde du travail.

Ce narratif, on le retrouve partout. C’est lui qui est derrière cette phrase devenue célèbre :

« Ce n’est pas l’IA qui prendra votre emploi, c’est quelqu’un qui utilise l’IA. »

Il génère une compétition entre ceux qui maîtrisent l’outil et ceux qui ne le maîtrisent pas encore. Il naturalise la transformation comme si elle était inévitable, biologique, hors de tout choix social. Et il place la responsabilité de l’adaptation sur l’individu : développe tes compétences, acquiers les soft skills, maîtrise ce que l’IA ne peut pas faire. Ou prends le risque d’être laissé derrière.


2. Le narratif Prométhéen : « L’IA nous libère » Technocentré / Travail

Ici, l’IA est présentée comme une chance historique. Elle va enfin débarrasser les travailleurs des tâches répétitives, mécaniques, peu valorisantes et leur permettre de se recentrer sur ce qui est proprement humain : la créativité, la relation, le jugement.

La mission Villani le formulait ainsi : « L’IA est une opportunité unique de désautomatiser le travail humain. »

C’est un récit porteur d’espoir, centré sur l’émancipation. L’IA y est un feu salvateur comme Prométhée apportant le feu aux hommes. Elle ouvre de nouveaux espaces, augmente les capacités de chacun, réhumanise les métiers.

Mais Ferguson invite à rester lucide : ce narratif repose sur une économie de la promesse. Et les promesses de l’IA ont déjà une longue histoire : en 1958, Herbert Simon annonçait que les machines feraient tout ce que les humains peuvent faire… dans 20 ans.


3. Le narratif Taylorien : « Tout change, mais rien ne change » Anthropocentré / Capital

Ce récit est plus sombre et plus critique. Il dit que l’IA n’est pas une révolution, mais la continuité d’un mouvement ancien : celui du contrôle du capital sur le travail.

Nouvelle technologie, mêmes logiques. L’IA s’immisce dans les rapports sociaux, découpe le travail en unités élémentaires, impose des rythmes, surveille les performances. Les plateformes de livraison et leurs travailleurs algorithmiquement pilotés en sont l’illustration la plus visible. Mais Ferguson avertit : ce qui se passe dans les plateformes aujourd’hui pourrait préfigurer ce qui attend l’ensemble des travailleurs demain.

Il y a aussi une dimension souvent invisible : toute la chaîne de production de l’IA repose sur un travail humain massivement externalisé, mal rémunéré, et peu visible : les digital laborers, souvent situés en Afrique, qui entraînent et sécurisent les modèles que nous utilisons.


4. Le narratif Habermacien : « On peut le construire ensemble » Anthropocentré / Travail

C’est le narratif le plus exigeant et peut-être le plus nécessaire. Il dit que la trajectoire de l’IA n’est pas écrite. Qu’elle dépend de choix collectifs, de délibérations, de négociations entre les parties prenantes.

Ce n’est pas de l’utopie. Des organisations le font déjà. La MAIF a organisé une convention citoyenne interne sur l’IA générative : des collaborateurs tirés au sort, formés, auditionnant des experts, produisant 37 avis auxquels la direction a répondu publiquement. La Poste, Enedis, la SNCF travaillent à faire de leur raison d’être la boussole de leurs choix technologiques.

Et les résultats sont là : une étude de l’OCDE montre que les systèmes d’IA ayant fait l’objet d’un dialogue social sont à la fois mieux acceptés et plus performants technologiquement. Le dialogue social n’est pas un frein à l’innovation, il en est une condition.


Alors, lequel choisir ?

Ferguson ne tranche pas. Et c’est peut-être là le message le plus important : ces quatre narratifs ne s’excluent pas. Ils coexistent, se superposent, s’affrontent dans nos organisations et dans nos têtes.

Mais en avoir conscience, c’est déjà se donner les moyens de choisir plutôt que de subir. De construire une trajectoire pensée, délibérée, alignée sur des valeurs.

Dans la formation comme ailleurs, la question n’est pas « quelle IA utiliser ? », c’est « quel récit voulons-nous porter ? »