5 enseignements à tirer des journées Vincent Merle sur l’IA et la formation
Le 24 et 25 mars, Landes formation participait aux 5èmes journées de Vincent Merle : Former, enseigner et apprendre dans le monde des IA. Deux jours d’échanges intenses, avec des intervenants aux profils très divers – chercheurs, inspecteurs, enseignants, formateurs – qui ont tous, à leur manière, posé la même question fondamentale :
L’IA pose un problème d’accompagnement humain, collectif et progressif.
Voici 5 points transversaux que nous avons retenus au cours de ces deux journées :
- l’IA s’append ensemble, pas seul.
C’est le message le plus fort de ces journées. Yann Ferguson, directeur scientifique du LaborIA, pointe un phénomène actuel, celui du Shadow IA : de plus en plus de personnes utilisent l’outil sans cadre, sans code, et sans validation de leur employeur, dans l’ombre. Éric Bruillard, professeur émérite en éducation et formation, va plus loin en distinguant deux niveaux : l’utilisation (occasionnelle, individuelle) et l’usage (construit, répété, collectif).
La conclusion est la même partout : utiliser l’IA sans accompagnement collectif produit des effets négatifs — appauvrissement cognitif, convergence des idées, perte de sens critique. La réponse n’est donc pas technique, elle est sociale et pédagogique.
2. On surestime les effets à court-terme, on sous-estime ceux à long terme.
« On sous-estime ce qui se passe à long terme et on surestime le court-terme » – Fatima Aït-Saïd
C’est une idée qui a été explicitement énoncée lors des discussions post-conférence et repris par Fatima Aït-Saïd, inspectrice générale de l’éducation, du sport et de la recherche, lors de la table ronde. Yann Ferguson l’illustre aussi avec les risques cognitifs : il y a des études qui montrent que le travail qui a été fait le lundi avec l’IA, on ne s’en souvent plus le vendredi même. C’est une tension centrale pour la formation : l’IA donne une impression de progrès immédiat qui peut masquer un appauvrissement progressif des compétences réelles.
Pour un organisme de formation, c’est un angle particulièrement fort : comment distinguer la performance apparente de l’apprentissage réel ?
3. La posture de l’expert est la clé – pas l’outil
Yann Ferguson a proposé une progression claire dans l’usage de l’IA : élève → apprenti → junior. Ces trois phases sont celles où il vaut mieux éviter l’IA de production. Non pas parce que l’outil est inutile, mais parce qu’on n’a pas encore développé la capacité à évaluer ce qu’elle produit – et c’est précisément ce qui fait la différence. C’est l’expert qui peut utiliser l’IA de production avec esprit critique. Parce que son savoir ne se résume pas à ce qu’il peut énoncer – il est aussi dans ce qu’il a vécu, pratiqué, incorporé au fil des années.
Ce point rejoint directement le paradoxe de Michael Polanyi, philosophe, économiste et chimiste hongrois :
« Nous savons faire bien des choses sans être capables de les expliquer. » – Michael Polanyi
Plus on est expert, moins on sait formuler ce qu’on sait, parce que l’expérience se loge dans l’indicible du travail réel. L’expert a littéralement incorporé ses savoir-faire dans sa pratique. C’est précisément ce capital invisible qui lui permet de garder un regard critique sur ce que l’IA lui propose, de valider, nuancer ou rejeter ses productions.
À l’inverse, si on délègue trop tôt à l’IA, avant d’avoir construit ce socle d’expérience, on ne développe jamais la capacité à évaluer son propre travail. Et comme nous l’évoquions dans le point précédent : les effets de ce raccourci ne se voient pas tout de suite. Ils apparaissent sur le long terme, quand les compétences réelles n’ont pas eu l’espace pour se construire.
4. La relation pédagogique devient tripartite.
Au cours de l’atelier proposé par Catherine Mougin et Ludovic Messinger, présidente et directeur de 3E Innovation, de nombreux échanges ont mené à affirmer que la relation n’est plus seulement entre formateur et formé : elle intègre désormais l’IA comme troisième acteur. Cette relation est à la fois renforcée (on peut aller plus loin, personnaliser davantage, prendre plus de temps pour les choses qui comptent), déplacée (la posture du formateur change) et fragilisée (nous sommes en pleine phase de transition). Lors de cet atelier, tout le monde s’est accordé sur un point : la relation humaine doit passer au premier plan, l’IA vient en soutien et non en remplacement.
En outre, Céline Goffette, consultante en communication scientifique, présente un outil récemment lancé pour les étudiants en STAPS de Rennes : un assistant pédagogique leur permettant de centraliser les ressources, d’avoir des réponses plus rapides et un cadre dans lequel les étudiants peuvent se servir de l’IA. Un exemple concret qui met en avant la volonté de recentrer la relation pédagogique sur la valeur ajoutée humaine, en laissant à l’IA les questions techniques de base et garder les questions les plus précises aux enseignants.
5. Sans action, l’IA va creuser les écarts
C’est la question qui a ouvert ces journées et qui n’a jamais vraiment été résolue. Le constat est saisissant : 70 % des enseignants ont un faible niveau en IA, pendant que 90 % des élèves de seconde l’utilisent déjà pour leurs devoirs.
Les compétences pour utiliser l’IA avec esprit critique ne sont pas équitablement distribuées. Le narratif darwinien de Ferguson le formule sans détour : « Les professionnels qui ne s’adaptent pas seront au chômage. » Sans accompagnement structuré, l’IA risque de renforcer les inégalités existantes, dans la formation comme sur le marché du travail.
Ces journées nous ont rappelé une chose essentielle : l’IA n’est pas une révolution qui arrive sur nous, c’est une transformation qui se construit avec nous, à condition qu’on se donne les moyens de l’accompagner vraiment.
Former à l’IA, oui, mais former d’abord le jugement, l’esprit critique, la posture professionnelle. Créer des espaces collectifs pour apprendre ensemble, plutôt que de laisser chacun se débrouiller seul dans l’ombre. Et garder la relation humaine au cœur de tout.
Chez Landes formation, ce sont des valeurs qui nous guident déjà et pour lesquelles nous sommes fortement attachés, pour accompagner chacun dans son accomplissement professionnel.
Un grand merci à Cap Métiers pour l’organisation de ceux deux journées.